Au-delà de l'accès : pourquoi les jeux en plein air ont besoin d'un environnement naturel plus sain, et pas seulement de plus d'espace
Merci à Owen Wiseman, directeur de Nature Quant, de nous avoir fourni cet article !
Au-delà de l'accès : pourquoi les jeux en plein air ont besoin d'un environnement naturel plus sain, et pas seulement de plus d'espace
En tant que professionnel de santé, je passe beaucoup de temps à discuter avec les familles des fondements de la santé : le sommeil, l’activité physique, l’alimentation, le stress, les liens sociaux et les routines quotidiennes. Mais un thème revient sans cesse, d’une manière qui est plus difficile à saisir dans un rapport de laboratoire ou un formulaire d’admission. En effet, la plupart des enfants ne passent pas assez de temps à l’extérieur, et les familles n’ont pas toutes le même accès à des espaces extérieurs accueillants et sûrs.
Ce n'est pas une nouveauté pour mes patients. Les parents SAVENT que leurs enfants ont besoin de passer plus de temps à jouer dehors.
Ils constatent la différence après une journée au parc, une balade où l’on saute dans les flaques, un week-end au chalet, un entraînement de foot, une promenade dans les bois, etc. Leurs enfants dorment mieux. Ils gèrent leurs émotions différemment.(1) Ils prennent des risques mesurés et ont même l’occasion de nouer des liens avec d’autres enfants.
Mais je constate également l’existence d’obstacles. De nombreuses familles vivent dans des quartiers où jouer dehors rime avec circulation, chaleur, ombre rare, mauvaise qualité de l’air et espaces qui sont, à toutes fins pratiques, généralement inaccessibles. Les parents sont épuisés par les batailles autour du temps passé devant les écrans et par des emplois du temps surchargés, et le simple conseil de « sortir davantage » n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.(2,3)
C'est pourquoi les jeux en plein air doivent être considérés comme bien plus qu'un simple choix personnel. Il s'agit d'un enjeu de santé publique et d'aménagement du territoire, sans doute avant tout.
Le jeu en plein air comme intervention en matière de santé
La science confirme peu à peu ce que de nombreux éducateurs, parents et professionnels de santé constatent déjà au quotidien. Une récente synthèse menée par de Lannoy et ses collègues a rassemblé les meilleures données scientifiques disponibles. Sur l’ensemble de ces centaines d’études, le jeu en plein air s’est généralement révélé bénéfique pour le corps et l’esprit des enfants. Même leurs relations et leur sentiment d’appartenance s’en sont trouvés améliorés.(4) Je dis souvent aux parents que passer du temps dans la nature agit un peu comme une multivitamine pour le développement de l’enfant.
Lorsqu’un enfant grimpe sur une bûche, se tient en équilibre sur un rocher, construit une cabane ou creuse dans la terre (les vêtements, ça se lave !), il ne se contente pas de faire de l’activité physique. Ses neurones explorent le monde.(5) Il apprend à gérer les risques et à résoudre des problèmes. Et parallèlement, il apprend à interagir avec d’autres êtres vivants et à prendre confiance en lui.
C'est pourquoi le concept de « multivitamine » s'y prête si bien. Les aventures en plein air constituent une expérience globale pour l'enfant, qui allie mouvement, imagination, apprentissage social et, pour être franc, joie.
Du point de vue de la santé, nous constatons que les enfants et les adolescents sont de plus en plus confrontés à des problèmes liés à l’anxiété, à la solitude, aux troubles du sommeil et à une perte générale de confiance en soi (6-8). Il n’existe pas de solution miracle capable de résoudre tous ces problèmes, mais passer régulièrement du temps dans la nature est l’un des soutiens les plus profondément humains que nous puissions leur offrir.
L'accès n'est pas synonyme d'opportunité
Mais où les envoyons-nous ?
Une aire de jeux indiquée sur une carte n’est pas synonyme d’environnement de jeu sain. Une cour d’école entièrement pavée, située à proximité d’une route très fréquentée et exposée à la chaleur, est bien loin d’un espace ombragé et riche en nature. Les enfants peuvent techniquement habiter près d’un parc, mais si le trajet ou l’espace lui-même leur semble peu accueillant, ces occasions concrètes de jouer en plein air s’amenuisent.(9)
Au-delà des limites du parc
Les chercheurs et les urbanistes reconnaissent de plus en plus que l’accès à lui seul ne suffit pas à brosser un tableau complet de la situation. De nouveaux outils géospatiaux peuvent aider les collectivités à voir au-delà des limites des parcs en analysant des facteurs tels que la végétation, les cours d’eau, les parcs, le couvert arboré, la classification des sols, les surfaces imperméables, la pollution atmosphérique, le bruit, la lumière, la densité du réseau routier, l’empreinte des bâtiments, ainsi que des éléments issus de la vision par ordinateur, tirés à la fois d’images aériennes et de vues de rue.(10)
En matière de jeux en plein air, ce type d'outil aide les responsables locaux à répondre à cette question délicate : où les enfants bénéficient-ils le moins du soutien de leur environnement immédiat, et où faut-il investir en priorité ?
Prise en compte de la perspective de l'équité
Dans la pratique clinique, les conseils de santé peuvent tomber à plat lorsqu’ils partent du principe que toutes les familles évoluent dans le même environnement. La recommandation « Passez plus de temps à l’extérieur » est perçue différemment selon que l’on habite à proximité de sentiers ombragés ou dans une « île de chaleur » urbaine où l’ombre est rare et où il est difficile de se déplacer à pied. Si le jeu en plein air est bénéfique pour la santé, comment mettre en lumière ces disparités ?
De nouveaux outils cartographiques permettent d’identifier les quartiers où les enfants sont privés de contact avec la nature, où les aires de jeux sont exposées à des températures plus élevées, et même où la pollution atmosphérique et les nuisances sonores sont plus importantes. Un outil récent développé par Hanley, Minson & Bailey est allé encore plus loin en identifiant les risques sanitaires associés.(10) Il peut s’agir notamment du diabète, de troubles de santé mentale, de maladies cardiovasculaires et même du cancer. Ce type d’analyse peut aider les urbanistes, les conseils d’établissement, les équipes de santé publique et les municipalités à donner la priorité aux projets dans les quartiers en manque de nature. Des investissements qui contribuent à concevoir des environnements invitant les enfants à l’aventure.
Réflexions sur la chaleur, l'ombre et l'avenir des jeux en plein air
La chaleur devient de plus en plus un sujet central des débats.(12) Les îlots de chaleur urbains apparaissent lorsque les environnements naturels sont remplacés par du bitume et d’autres surfaces imperméables qui absorbent et retiennent la chaleur. Une note de synthèse publiée en 2024 par le Conseil scientifique sur l’équité et l’environnement dans la petite enfance de l’université de Harvard indiquait que, lors des journées chaudes et ensoleillées, les surfaces ombragées ont tendance à rester proches de la température de l’air, tandis que les surfaces bitumées peuvent être de 50 à 90 °F plus chaudes. Soit 10 à 32 °C de plus pour nous, Canadiens. Les cours d’école recouvertes d’asphalte constituent un problème direct pour la santé et l’apprentissage des enfants. Ce même rapport souligne que la chaleur excessive s’accompagne d’un ralentissement des capacités cognitives, d’une baisse de la concentration et d’une détérioration des résultats scolaires.(13)
Heureusement, plusieurs organisations s’efforcent de remédier à l’impact de la chaleur et du changement climatique sur les possibilités pour les enfants de jouer en plein air. Par exemple, CAPA Strategies a lancé ses campagnes « Heat Watch » afin d’aider les collectivités à aller au-delà des estimations générales par satellite de la chaleur urbaine, en recueillant des centaines de milliers de mesures de la température de l’air au niveau du sol. Son programme « Heat Watch » a fourni des descriptions haute résolution des vagues de chaleur extrêmes dans plus de 85 collectivités en Amérique du Nord et à l’international, en collaboration avec des partenaires tels que la NOAA, la Banque mondiale et les collectivités locales.(14)
Ces initiatives de suivi des données sont essentielles pour identifier les domaines où le soutien est le plus nécessaire et pour suivre les progrès réalisés. Ce besoin a été mis en évidence lors de la campagne « Healthy Environments for Learning Day » (HELD) de cette année (15), qui a souligné la nécessité de créer davantage d’espaces extérieurs résilients face au changement climatique dans les écoles et les structures d’accueil pour enfants au Canada.
Arguments en faveur de l'investissement
Avec toutes ces données à notre disposition, ce qu’il faut désormais, c’est investir pour promouvoir, protéger et préserver les espaces de jeux en plein air. Heureusement, les arguments économiques en faveur de l’investissement dans les jeux en plein air ne cessent de se multiplier.
Par exemple, dans le cadre d’une vaste étude individuelle portant sur plus de 5 millions de personnes en Californie du Nord, une couverture végétale résidentielle plus importante a été associée à une baisse des coûts directs de santé. Les personnes vivant dans le décile supérieur en termes de couverture végétale résidentielle présentaient des coûts de santé ajustés inférieurs de 374,04 dollars par personne et par an à ceux des personnes vivant dans le décile inférieur.(11)
En tant que clinicienne, je ne considère pas cela comme une raison pour réduire les espaces extérieurs destinés aux enfants à une simple question d’argent. Mais les données économiques peuvent contribuer à ouvrir des perspectives. Elles peuvent aider les décideurs à prendre conscience que les parcs, les cours d’école, les arbres et les espaces de jeux en plein air font partie des infrastructures qui favorisent un avenir plus sain. Pour tous.
Références :
1. Yang, Xiaoyun, et al. « Effets d’une durée de sommeil réduite et des activités de plein air en journée sur la santé mentale des adolescents : une analyse selon le modèle de susceptibilité au stress et de récupération. » Journal of Affective Disorders 382 (2025) : 428-437.
2. Larouche, Richard, et al. « Facteurs déterminants du temps passé à l'extérieur chez les enfants et les jeunes : revue systématique des études longitudinales et des études d'intervention ». International Journal of Environmental Research and Public Health 20.2 (2023) : 1328.
3. Ramsden, Rachel, et al. « Résultats de l’essai randomisé en grappes PROmoting Early Childhood Outside, évaluant une intervention axée sur le jeu en plein air dans les structures d’accueil de la petite enfance. » Scientific Reports 15.1 (2025) : 1713.
4. de Lannoy, Louise, et al. « Association entre les jeux actifs en plein air et la santé chez les enfants, les adolescents et les adultes : une revue globale ». Journal of Physical Activity and Health 1.aop (2025) : 1-16.
5. Festa, Felice, Silvia Medori et Monica Macrì. « Bougez votre corps, stimulez votre cerveau : l’impact positif de l’activité physique sur les fonctions cognitives chez tous les groupes d’âge. » Biomedicines 11.6 (2023) : 1765.
6. Anderson, Thea L., et al. « Facteurs contribuant à l’augmentation de l’anxiété chez les adolescents et des troubles de santé mentale associés : une revue narrative de la littérature actuelle. » Journal of Child and Adolescent Psychiatric Nursing 38.1 (2025) : e70009.
7. Odega, Amaka S., et al. « Tendances sociodémographiques des troubles de l’humeur et de l’anxiété chez les adolescents et les jeunes adultes au Canada : une analyse des données de surveillance de 2015 à 2021 ». Cureus 17.9 (2025) : e92238-e92238.
8. Craig, Wendy, et al. « La santé des jeunes au Canada : focus sur la santé mentale ». Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada : recherche, politiques et pratiques 45.9 (2025) : 391.
9. Larouche, Richard, et al. « Facteurs déterminants du temps passé à l'extérieur chez les enfants et les jeunes : revue systématique des études longitudinales et des études d'intervention ». International Journal of Environmental Research and Public Health 20.2 (2023) : 1328.
10. Browning, Matthew HEM, et al. « Quantifier la nature : présentation de NatureScore™ et NatureDose™ en tant qu’outils d’analyse et de promotion de la santé. » American Journal of Health Promotion 38.1 (2024) : 126-134.
11. Van Den Eeden, Stephen K., et al. « Association entre la couverture végétale résidentielle et les coûts directs des soins de santé en Californie du Nord : une analyse individuelle portant sur 5 millions de personnes. » Environment International 163 (2022) : 107174
12. Conseil scientifique sur l’équité et l’environnement dans la petite enfance (2023). « Les vagues de chaleur extrême affectent le développement et la santé des jeunes enfants : document de travail n° 1 ». Consulté sur www.developingchild.harvard.edu
13. Keith, Ladd, Sara Meerow et Tess Wagner. « Planning for extreme heat: a review ». Journal of Extreme Events 6.03n04 (2019) : 2050003.
14. Fuhrmann, Christopher, et al. « Des données à l'action : comment les campagnes de cartographie de la chaleur urbaine peuvent mettre en évidence les vulnérabilités et éclairer les politiques locales en matière de chaleur. » Bulletin of the American Meteorological Society 105.11 (2024) : E2078-E2084.
15. Partenariat canadien pour la santé des enfants et l’environnement. « Appel collectif à l’action en faveur d’espaces d’apprentissage et de jeux en plein air sains, durables et résilients face au changement climatique pour tous les enfants du Canada. » Journée des environnements sains pour l’apprentissage. https://healthyenvironmentforkids.ca/held/2026-campaign-call-for-action/